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Les transporteurs de Fontpédrouse : muletier, charretiers et rouliers des Pyrénées catalanes (XVIIIe-début XXe siècle)

il y a 1 jour
8 min de lecture

Adrien Barrere : Doctorant contractuel en histoire moderne sur le transport et les transporteurs dans l’est des Pyrénées au XVIIe siècle, à l’université de Toulouse Jean Jaurès, sous la direction du professeur Patrice Poujade.


Des montagnards au cœur du commerce pyrénéen


Dans l’est des Pyrénées, avant l'arrivée du train et de la voiture, les marchandises ne se déplacent pas toutes seules. Elles voyagent principalement sur le dos des mules, des mulets et des ânes, ou bien sur des charrettes que ces mêmes animaux tirent. Derrière chaque marchandise qui franchit les cols, descend vers la plaine ou s’enfonce dans les montagnes, il y a un traginer. Il s’agit du terme catalan pour désigner celui qui transporte d'un lieu à un autre des biens à l'aide de bêtes de somme ou de véhicules à traction animale. Parmi les communautés qui ont fait du transport leur affaire, Fontpédrouse occupe une place remarquable. Cette communauté villageoise montagnarde du Haut-Conflent, situé à cinq kilomètres de Mont-Louis et à soixante-deux kilomètres de Perpignan, dans la vallée du fleuve de la Têt, a été pendant plus d'un siècle l'un des centres névralgiques du transport terrestre de l'ouest du département. C'est cette histoire, celle de ses voituriers, que je voudrais vous raconter ici.

Carte 1 : Le positionnement de Fontpédrouse dans les Pyrénées-Orientales
Carte 1 : Le positionnement de Fontpédrouse dans les Pyrénées-Orientales

Pourquoi Fontpédrouse ?


Le village est idéalement placé au sein du Conflent, entre Prades, ville de piémont, centre économique et chef-lieu d'arrondissement, et le plateau cerdan ainsi que le Capcir, deux régions naturelles montagnardes. Il se trouve sur la route n° 116, aujourd'hui route départementale 66, qui traverse le département d'est en ouest en longeant le fleuve de la Têt. Cet axe routier est l'un des plus importants du département depuis au moins la fin du XVIIe siècle. Avec une altitude minimale de 880 mètres et une altitude maximale de 2865 mètres, la commune présente un profil topographique de montagne, fortement contrasté et caractérisé par de fortes pentes. Au XIXe siècle, ses habitants sont habitués aux hivers froids et subissent de nombreuses avalanches qui font de nombreux morts[1].


[1] Rien qu’au XIXe il est décompté cinq grandes avalanches, celle de 1810 est considérée comme la plus meurtrière du département, elle fit 27 morts. Une avalanche de Fontpédrouse a par ailleurs fait l’objet d’un petit article dans le New York Herald le 13 mars 1898. Avalanche of snow, The New York Herald : European edition-Paris. Édité à Paris. Le 13/03/1898, page non indiquée. « […] an avalanche occurred in the evening on the north side of Fontpedrouse, blocking the main road for a length of one kilomètre and reaching to the third floor of a hotel situated at the end of the village. The population of Fontpedrouse is in a state of grat fear ».


Avec les deux hameaux, Prats et Saint-Thomas (qui sont comptabilisés dans le recensement communal à partir de 1826), Fontpédrouse compte 509 habitants en 1793, 560 au début du XIXe siècle et 571 en 1901. Elle connaît son pic démographique en 1851 avec un nombre de 890 individus, ce qui est assez considérable pour un village du Haut-Conflent. La même année, de toutes les communes du Haut-Conflent, seule la localité d’Olette dépasse Fontpédrouse avec 1286 habitants.

Le village lui-même témoigne de l'importance du transport dans la vie de ses habitants : les Fontpédrousats étaient attachés au culte de saint Éloi, patron des traginers. Des peintures murales datant probablement du XVIIe siècle, représentant un miracle de saint Éloi, ont été récemment redécouvertes dans une chapelle latérale de l'église, ce qui est sans doute une preuve que la figure du muletier était profondément enracinée dans la culture locale.

 

Les animaux des traginers fontpédrousats


 Avant que les routes carrossables ne soient construites dans le Haut-Conflent au milieu du XIXe siècle, les Pyrénées se parcourent principalement à dos d'animal. Dans ce contexte, la mule, le mulet et l’âne règnent sans partage. Un dénombrement des bestiaux du district de Prades réalisé entre 1791 et 1792 recense 83 ânes et 61 mulets à Fontpédrouse, et aucun cheval[1]. Ce n'est pas un hasard, car, dans ces milieux extrêmes, les équidés hybrides et les ânes s'imposent par leur robustesse, leur sûreté de pied et leur capacité à transporter de lourdes charges sur des chemins étroits et abrupts. Les bardots sont également présents, mais vraisemblablement moins efficaces et moins chargés. La situation change radicalement une fois les routes roulables construites dans les années 1850. Le recensement des animaux de 1885 montre une inversion complète : on compte désormais 60 chevaux pour seulement 25 ânes et 20 mulets[2]. Le cheval, plus adapté à la traction des véhicules à roues, supplante progressivement la mule.

Toutefois, celle-ci ne disparaît pas pour autant. Par exemple, en 1893, Raphaël Salvadou, un voiturier fontpédrousat, écrit au préfet pour lui signaler que le maire de la

commune refuse de lui signer un passavant pour qu’il puisse aller à Llívia (enclave espagnole) acheter de l’engrais dont il fait le commerce. Il explique que « n’ayant pas de charrette depuis un certain temps […] », il vient « […] d’en acheter une avec deux mules depuis peu de jours[1] », celles-ci ont par ailleurs été achetées dans le Roussillon. Le mulet reste, jusqu'au bout, une bête de travail appréciée. Les traginers se procuraient leurs animaux principalement lors des grandes foires du département, notamment celle de Thuir. Il est également possible qu'une partie des bêtes ait été élevée sur place, puisque, selon un témoignage de 1908, Fontpédrouse comptait à la fin des années 1860 environ 90 juments poulinières destinées à la reproduction[2].

 

[1] Archives départementales des Pyrénées-Orientales (ADPO), L1345, État des ressources du district en grains, fourrages, chanvre, bestiaux, chevaux, cochons, cuirs et peaux, 1791-1792, canton de Montlibre. La population équine de Fontpédrouse était probablement plus élevée avant la Révolution : « Depuis l’invasion de l’Espagne, le nombre des bestiaux a diminué de deux tiers tant par les enlèvements que par les fréquentes fournitures pour le service de la République ». Ibid., tableau des animaux et des bestiaux dans le district de Prades.

[1] ADPO, 8M 92, projets, créations, modifications : instructions, tableaux, plans, correspondances, 1885, dossier de création d’une foire à Fontpédrouse. Il existe bel et bien quelques recensements d’animaux au XIXe siècle, mais ceux-ci ne font jamais mention de Fontpédrouse.

 

Ce que les archives judiciaires nous apprennent


 Pour reconstituer la vie de ces transporteurs, les archives de la justice de paix du canton de Mont-Louis sont une source inestimable. Cette juridiction de proximité, instaurée en 1790, traitait les litiges du quotidien. Les traginers y apparaissaient fréquemment, aussi bien comme plaignants que comme contrevenants. Les 169 assignations pour infraction à la police du roulage retrouvées dans ces archives sont particulièrement révélatrices. Parmi les infractions les plus courantes : défaut d'éclairage de nuit (59 cas), conducteur endormi ou assis à l'arrière du véhicule (37 cas) et roulier trop loin de son attelage (36 cas). Ces documents mentionnent aussi la composition des attelages : 58 affaires concernent des voituriers circulant uniquement avec des chevaux, 12 avec des mulets, et quelques cas avec des attelages mixtes (chevaux et mulets, mulets et ânes, chevaux et vaches). Un jugement de 1877 signale même un attelage de sept chevaux pour une charrette à deux roues, ce qui contrevenait à la réglementation qui en limitait le nombre à cinq[1]. Ces documents montrent que les convois des traginers fontpédrousats dépassaient rarement trois bêtes, un capital modeste, mais dont l'entretien (nourriture, abri, soins et équipement) représentait une charge réelle.

Les rouliers de Fontpédrouse emploient aussi, semble-t-il, des vaches pour tirer leurs charrettes. C’est ce qu’indique le récit d’une audience devant le juge de paix de Mont-Louis d’un voiturier fontpédrousat, qui s’est vu infliger une contravention au titre de la police du roulage en 1859. Le traginer incriminé est Joseph Aspéro, qui est également aubergiste. Ce dernier a laissé son fils Jean, âgé de dix ans, conduire seul sa charrette attelée de deux vaches, d’une bête de trait et d’un cheval, sur la route n° 116 au terroir de Fontpédrouse :

[…] ce fonctionnaire [de police] rencontra la charrette dudit Joseph Aspéro dit Descordat, attelée d’une bête de trait d’abord, de deux vaches et enfin d’un autre cheval circulant sur la route impériale n° 116 entre les bornes kilométriques n° 68 et 69, terroir de Fontpédrouse, sous la conduite dudit Jean Aspéro âgé de dix ans, incapable de guider son attelage.[1]

Cet enfant conduisait-il vraiment la charrette de son père ou était-il seulement assis à l’avant ? Il est impossible de le déterminer, de même qu’il est difficile d’établir s’il s’agissait d’un transport agricole. Ce genre d’affaires semble assez rare, puisque les autres documents dépouillés n’en font nullement mention.


[1] ADPO, 5Pnc 3, Droits de douanes, réglementation, plaintes, recours et pétitions, lettre de Raphaël Salvadou voiturier de Fontpédrouse pour le préfet des Pyrénées-Orientales, le 05/03/1893.

[1] Bulletin n° 10 de l’APPCF, 2002, p. 22, écrit de Joseph Calvet à Prats-Balaguer, le 18/04/1908, au sujet de la dépopulation des montagnes : « Fontpédrouse qui comptait il y a quarante ans, 900 habitants, 450 vaches, 5000 moutons et 90 juments poulinières, ne compte plus aujourd’hui que 500 habitants, 220 vaches, 2030 moutons, 2 juments poulinières seulement ».

[1] ADPO, 4U 617, Justice de paix du canton de Mont-Louis, Jugements de simple police, non numéroté, le 02/11/1877. Il s’agit de Pierre Clerc domestique roulier de Gaudérique Blanqué dit Bitchi roulier de Fontpédrouse.




 Un métier qui se transmet et s’apprend en famille

 

L'activité du transport à Fontpédrouse est avant tout une affaire de famille. En 1901, la moitié des ménages des traginers de la commune comptaient au moins deux voituriers. Pères et fils travaillaient souvent ensemble, les fils conduisant la charrette de leur père, parfois dès l'enfance. Par exemple, en 1860, un certain Michel Marty est verbalisé alors qu'il s'était endormi sur la charrette de son père, attelée d'un cheval et d'un mulet[1].

La transmission du métier ne profite pas exclusivement à l’aîné/héritier de la casa[2] à Fontpédrouse. En effet, il y a de nombreuses familles fontpédrousates dans lesquelles plusieurs frères pratiquent le métier de voiturier. Le cas des quatre frères Margail représente bien cela, ils se nomment Michel, Jean Pierre, Guillaume et Raphaël, leur père, François, était aussi voiturier. Ces quatre frères sont traginers à Fontpédrouse de la fin du XVIIIe siècle jusque dans les deux premières décennies du XIXe siècle. À défaut d’informations complémentaires, il est difficile d’établir s’ils ont travaillé ensemble.

Le métier pouvait aussi échoir aux veuves des transporteurs. Le recensement de 1906 mentionne Marguerite Marty comme cheffe de ménage roulière, travaillant avec ses deux fils François et Pierre Bigorre[3]. Son mari Michel, voiturier à Fontpédrouse, était décédé en 1882[4], laissant ses enfants encore mineurs. En 1887, lors d’une audience devant la justice de paix du canton de Mont-Louis[1], Joseph Pagès, limonadier à Fontpédrouse, est accusé par Marguerite d’avoir donné des coups à Pierre, ce qui aurait empêché sa mère de faire son « commerce de jardinage[2] ». Le juge de paix statue finalement que ce ne sont pas ces coups qui ont empêché Marguerite de travailler, mais les routes encombrées de neige de Prades à Mont-Louis. Le métier de voiturier à Fontpédrouse est donc un métier qui se pratique en famille, selon différentes configurations.


[1] ADPO, 4U 596, Justice de paix du canton de Mont-Louis, actes et jugements civils et de simple police, f. 58 v°, n° 176, le 16/11/1887.

[1] Ibid. Qu’entend Marguerite par « commerce de jardinage » ? Commerce-t-elle et transporte- t-elle des objets liés à ce qu’elle nomme « jardinage » ?






La fin d’un monde



 

Le déclin des voituriers de Fontpédrouse s'amorce déjà dans les années 1870. La construction de la nouvelle route carrossable facilite les déplacements, mais ouvre à la concurrence. Certains traginers partent s'établir ailleurs, notamment en Cerdagne à l’ouest du département, pour continuer à exercer dans de meilleures conditions. Le coup de grâce est porté en 1910 par l'arrivée du Train Jaune, qui peut transporter des volumes de marchandises infiniment supérieurs à ce que peuvent acheminer les derniers rouliers locaux. Le monde des traginers de Fontpédrouse ne s'éteint pas d'un coup, puisque quelques transporteurs exercent encore après 1910. Néanmoins, dans la première moitié du XXe siècle, cette activité qui avait structuré la vie économique et sociale du village pendant des siècles disparaît définitivement.





 
 
 

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