Contes et légendes de la Mulardie

La Mulardie est un tout petit pays, mais vraiment très, très, très ancien.
Alors vous imaginez bien que sa culture est surtout faite de contes, de légendes, de vieilles histoires et de croyances
Le souci avec les croyances, c’est que quand on y croit très fort… ça peut déclencher des conflits, la raison et l’échange n’y ont pas leur place :
Des guerres entre deux vallées, entre mules blanches et mules baies, sur la taille des mules, sur le matériel…Mais, mais, mais surtout…des guerres sur qui est le meilleur et qui connaît les mules !
Et en Mulardie, sur ce sujet-là, les légendes sont nombreuses…Très nombreuses.
Les mules, elles, parfois, ça les fait sourire. Parfois même brainir aux éclats.
Et parfois… trembler, car elles entendent aussi des choses affreuses, des histoires si terribles qu’elles en ont le poil qui se dresse sur le dos…Et dans ces moments-là, elles préfèrent généralement faire semblant de ne rien avoir entendu.
En Mulardie, il existe bien sûr différentes contrées, des vallées, des montagnes et des plaines. Chacune façonne le corps et l’esprit de ses habitants.
Il est bien connu que les gens des plaines sont plus pacifiques et moins revendicatifs que ceux des montagnes. Le froid, la neige et le manque de nourriture en hiver forgent le caractère… mais développent aussi la solidarité.
Il existe également des contrées façonnées par un idéal. Citons, entre autres :
Les Terres Fleuries
Constituée de plaines et de rivières, dans cette contrée la terre est généreuse, l’herbe y abonde et les vergers prolifèrent. Les humains et les mules y vivent en parfaite harmonie. Chacun cohabite avec l’autre, dans une atmosphère polie et courtoise. Il n’est pas rare d’entendre une mule s’adresser à un humain :
— Oh, désolée, j’ai mangé par mégarde vos salades…
Ce à quoi l’humain répond :
— Ce n’est pas grave, très chère, il nous reste les pissenlits !
Les Terres Noires
Enclavée au fond d’une vallée profonde et étroite cette contrée communique si peu avec le monde extérieur que certaines idées semblent y avoir pris quelques siècles de retard. Dans les Terres Noires vivait un personnage singulier. On ne prononçait jamais son nom. Non pas parce qu’il était interdit, mais parce qu’il avait lui-même décidé qu’il était beaucoup trop important pour être prononcé à la légère.
On l’appelait donc Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-le-Nom, lui préférait “Le Grand Maître”, ou, les jours de grande modestie,” l’Incontournable.” Dans son château, les miroirs étaient donc nombreux, très nombreux. D'innombrables portraits de lui même ornaient les murs de son palais
Ces deux contrées possédaient chacune leur armée.
Dans les Terres Fleuries, les soldats étaient armés d’indignation, d’offuscation et de culpabilité. Des armes redoutables, qu’ils maniaient avec une grande précision.
Dans les Terres Noires, les soldats étaient réputés pour leur discipline. On les sélectionnait selon trois critères essentiels : une fidélité sans faille au Grand Maître, une confiance en soi à toute épreuve et, surtout, l’étrange capacité à être absolument certain d’avoir raison. On racontait que ces qualités étaient soigneusement cultivées depuis des générations.
Et, ma foi, les résultats étaient remarquables.
Il faut dire qu’en Mulardie, lorsque deux certitudes se rencontrent, il est rare qu’elles se saluent simplement de la tête.
Ces deux petites contrées provoquaient régulièrement des conflits. Petites, mais arrogantes, elles avaient un talent certain pour déstabiliser tout le royaume et secouer, à intervalles réguliers, l’administration mulardienne :
Le Coordinateur Suprême — qui n’était officiellement le chef de rien —, après une crise existentielle et quelques doutes sur sa capacité à coordonner ce petit pays, reprenait pied. Il faut dire qu’être chef de rien dans un royaume où personne n’est censé obéir à personne, ce n’est pas facile… Honnêtement ! Surtout quand tout le monde a son mot à dire et que, finalement, chacun fait bien comme il veut
Le Grand Trésorier, grognon derrière sa calculette, tenait fermement la barre des finances. Conflits ou pas, les trésors de Mulardie devaient continuer à fructifier : la survie du royaume en dépendait. Solitaire, il assumait le rôle ingrat de collecter taxes et impôts, envers et contre tout.
Le Vieux Sage s’agaçait de tant de futilités. Il en avait vu d’autres, et ces jeux lui apparaissaient bien puérils.
L’Ambassadeur contestataire épidermique, aimait avoir son mot à dire. Toute décision était prétexte à protestation, et sa formule favorite restait : « C’est de la marde ! »
Le Plus Jeune doutait, malgré son optimisme légendaire.
Le Grand Maître des Mules, profondément imprégné de la philosophie de ses protégées, frappait, mordait parfois, puis retournait auprès de ses animaux, épuisé par tant d’agitations. Il finissait alors par se réfugier dans la musique, seul havre de paix après les tumultes de la Mulardie.
Le Grand Script, discret…
Quant au Grand Prêtre, à peine de ce monde, la tête dans les étoiles, il discutait avec le Grand Mulet de l’utilité de sacrifier un corps astral… ou un corps énergétique, ne supportant pas la vue du sang
Mais après quelques soubresauts, le calme revenait et l’on voyait les troupeaux de mules gambader dans les campagnes. Certaines, la tête haute et les oreilles dressées ; d’autres, le pas hésitant, l’encolure raide et la queue entre les pattes ; d’autres encore, allongées de tout leur long, les yeux mi-clos. C’était beau à voir, accompagné par le chant des oiseaux, le son des décapsuleurs, la bière qui coule à flot, les brainissements des mules et l’aboiement joyeux des chiens
Le voyageur
Puis, un jour, le malheur arriva sous la forme d’un voyageur. On ne sait trop comment il passa les frontières de la Mulardie de ce côté-là, mais une chose est sûre : il y pénétra par les Terres Noires.
Il fut accueilli généreusement par Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-le-Nom.
Le voyageur fut ébloui, et même quelque peu intimidé, par tant de faste. Atteint d’une crise de “ratatinette” - il était sujet à ces crises, qui n’étaient pas chroniques mais pouvaient survenir sans prévenir - il accepta sans broncher d’acheter “des graines d’arbres à mules ” !!!!
Un investissement coûteux, comme tout bon investissement, mais forcément rentable à long terme.
Il suffisait simplement de respecter quelques critères :
Planter les graines en lune montante pour obtenir des mules à grandes zoreilles.
En terrain calcaire pour obtenir des mules claires.
En terrain argileux pour les teintes alezan à baie.
Et, en mélangeant différents terreaux, on pouvait même obtenir des tachues.
Fier de son aubaine, le voyageur repartit sur les chemins, son trésor en poche.
Vous imaginez bien qu’en croisant quelques pèlerins, l’affaire fut largement diffusée.
Et la rumeur enfla.
Quoi ? On ne nous l’avait pas dit ? Il suffit de planter des graines pour faire pousser des mules ? ON nous a menti !
Mais enfin ! Pas n’importe comment ! Les oreilles poussent selon la loi inverse de Cornelius ! C’est prouvé scientifiquement
La loi inverse de Cornelius ?
Évidemment ! Et cela dépend aussi de Vénus en Sagittaire. Tous les dix ans. Mais seulement les années impaires.
N’importe quoi ! Le calcaire fortifie les os, mais il ne donne certainement pas la couleur !
Alors pourquoi la voisine de la belle-sœur par alliance de la cousine de ma cousine a-t-elle obtenu une mule baie dans son jardin ?
Parce qu’elle avait utilisé du terreau de montagne !
Mon dieu quelle maltraitance de faire pousser des mules en terre, c’est un scandale
Parfois, une voix plus raisonnable tentait bien de se faire entendre :
Mais enfin… les mules, ça ne pousse pas sur les arbres !
Un silence pesant accueillait généralement cette remarque.
Puis quelqu’un demandait :
Et tu as des références ?
Et la voix raisonnable se taisait.
Après tout, elle manquait cruellement de références…
Quand cette affaire vint aux oreilles du Coordinateur Suprême — qui, officiellement, n’était le chef de rien, il fut atteint d’une violente crise “d’absurdite”
C’est assez violent, il faut l’admettre : Le cerveau s’emballe, le sommeil s’enfuit, le ou les neurones se mordent la queue, certains démissionnent, la raison bégaye, le cerveau tente un redémarrage, échec, la logique prend la fuite, il regarde autour de lui, personne, même pas une logique de secours, la solitude …
Et soudain, le cri primal jaillit :
— Mais whyyyyy ?!
Le Trésorier haussa les épaules, non sans une petite larmichette à l’œil et le nœud au ventre : Que d’efforts pour ce royaume…
Le Grand Sage retourna dans sa grotte.
L’Ambassadeur, lui, se demanda longuement s’il fallait prendre position, ne pas prendre position, ou prendre position contre le fait de prendre ou pas position, et en conclu “ C’est de la marde ! Une infamie ! Une décision unilatérale ! Une véritable forfaiture ! “
Le Plus Jeune rigola : Faut vraiment ne jamais rien prendre au sérieux, les boomers !
Le Grand Maître des Mules, lui, s’agita beaucoup et s'épuisa
Le Grand Script, toujours discret…
Le Grand Prêtre tenta un sacrifice d’un corps astral. Il cru échouer…
Et chacun partit en vrille.
Le Coordinateur Suprême — qui n’était officiellement le chef de rien — avait découvert un problème fondamental : comment coordoner un royaume où personne n’était censé obéir à personne ?
Il pouvait donner son avis.
Tout le monde pouvait donner le sien.
Il pouvait décider.
Tout le monde pouvait décider de ne pas suivre sa décision.
Il pouvait même décider qu’il avait décidé mais cela ne changeait absolument rien.
À bout, il pensa sérieusement à démissionner et alla longuement en discuter avec la Mule en Chef. Dans un sursaut d’honneur — ou peut-être sous l’effet d’un coup de pied bien placé de la Mule en Chef de la Dirigeance —, le Coordinateur Suprême prit finalement une décision.
Il fallait murer les Terres Noires !
Au moins provisoirement ?
Enfin… c’était ce qu’il avait décidé...
Car dans ce royaume où personne n'était censé obéir à personne, sauf à soi-même, il restait encore à savoir qui allait construire le mur.
Et le mur ne fut jamais construit !
La fête au village
À la fin de l’été, une fois les foins et les moissons terminés, c’est la fête en Mulardie ! Les mules ont le ventre rond, la croupe ronde, comme celle d’une mule…! Les greniers sont remplis : foin, grains, pommes… Tout est prêt pour affronter l’hiver !
La fête se prépare avec frénésie (non, ce n’est pas le nom d’une mule !), joie et entrain. Il fait beau, les p’tits zoizeaux chantent…
Le Coordinateur Suprême — qui n’était officiellement le chef de rien — médite dans ses appartements. Cette foule, ce bruit, cette agitation… Tout cela l’irrite. Non pas qu’il n’aime pas la fête, mais tout ce vacarme l’agresse. Homme de l’ombre, il aime la solitude.
Il revérifie le planning : tout est OK.
Malgré cela, il ressent un profond malaise intérieur, une énergie différente, presque hostile. Sa confiance en lui en est ébranlée.
Il regarde le ciel… Rien. Aucun présage.
« Ce doivent être les brocolis », lui répondent son estomac et ses tripes bavardes.
Le défilé des mules commence ! cabestres en place, plaques muletières de cuivre rutilantes, pompons colorés, rouges plumets, sonnailles et grelots… Fièrement dressées, la tête haute, les oreilles pointées vers l’avant, le pas allant, petites et grandes ont de l’importance et le savent !
Le Coordinateur Suprême — qui n’était officiellement le chef de rien — est ému. Y a pas, c’est beau, voilà tout !
Mais l’angoisse monte. Les brocolis ne disent plus rien, mais c’est le cœur qui cause. C’est troublant…
Le Trésorier avait mis le nez dehors. Fidèle à lui-même, il n’exprimait rien. Il analysait…
Le Vieux Sage était sombre. Certains disaient qu’il avait soif…
L’Ambassadeur était grognon, grommelant “ C’est de la marde ! Une infamie ! Une décision unilatérale ! Une véritable forfaiture ! “
Le Plus Jeune semblait bien aller. Il transportait tables, foin, vin, eau, houspillait en rigolant son équipe. Le malaise ne venait pas de là.
Le Grand Maître des Mules, très fier de ses protégées, était dans une phase euphorique. Il sautillait, se trémoussait, riait aux éclats, prolixe en paroles, sortant à qui voulait l’entendre son savoir
Le Grand Script, toujours aussi discret…
Le Grand Prêtre semblait soucieux. Croisant le regard du coordinateur suprême, il s'approcha de lui à pas feutrés.
Oups, coordinateur suprême, je crois bien que j’ai fait une bourde…
Diable ! répondit le coordinateur suprême. Dis-m’en plus !
Le sacrifice du corps astral, tu t’en souviens, ô coordinateur ?
Heuuu… oui, vaguement. Tu m’en avais parlé pendant que je dégustais ma camomille vespérale.
Ben, j’ai gaffé ! C’était un corps astral Moulinetien, lignée fondation. Tu vois ce que je veux dire ?
Ouhhhhh ! Discorde en vue ! hurla le coordinateur.
C’était donc bien ça ! Ce n’étaient pas les brocolis, mais les fumets de discorde qui commençaient à s’insinuer en lui.
Le Vieux Sage se ratatinait de plus en plus. « Ce doit être la déshydratation », pensa le coordinateur, mais soudain, l’ancien poussa un hurlement qui fit trembler l'assemblée :
“Maintenant, ça suffit !!!! Je serai calife à la place du calife ! Et je n’ai plus rien à dire !”
Sur ces mots, il partit dans sa grotte.
L’Ambassadeur, sous l’emprise de la possession Moulinetienne, hurla à son tour :
“C’est de la marde ! Une infamie ! Une décision unilatérale ! Une véritable forfaiture ! “
Et il partit également.
En chemin, il croisa l’armée des Terres Noires. Armés de gourdins et sûrs d’eux, ses membres encerclèrent Le Coordinateur Suprême et Le Trésorier, tandis que Le Grand Prêtre se dissimulait derrière un pilier de discorde.
Le Grand Script, se faisant encore plus discret que discret
Au loin, Le Grand Maître des Mules continuait de sautiller.
Quant au Plus Jeune, il profitait de la vie.
L’armée des Terres Fleuries sortit de nulle part, pointant du doigt les badauds, coupables désignés. Honteux — on ne savait pas très bien de quoi, mais honteux tout de même —, ils fixaient leurs bottillons du dimanche, à la recherche d’une éventuelle poussière d’or. Au cas où il y en aurait eu…
Forcement, les mules, sentant les humains en difficulté, se mirent à faire parler d’elles. C’est jamais bon de ne plus s’occuper des mules ! Elles font tout pour se faire remarquer et, force est de reconnaître qu’elles font du bon boulot !
Le défilé devint quincaphonique : marche arrière, coups de cul, pirouettes, sauts de mouton, levades, croupades… Le tout au son des grelots et de la sonnaille !
Heureusement, les astres avaient eux aussi leurs obligations et ne pouvaient rester éternellement dans cette configuration. La conjonction entre Mars et Vénus évolua, les influences astrales changèrent et les effets du sacrifice du corps astral commencèrent à s'estomper. Les tensions retombèrent progressivement, comme si quelque chose venait enfin de se dénouer.
La Mule en Chef, forte de son autorité, reprit en main — sans faire d'anthropomorphisme — son troupeau de mules.
Les armées furent refoulées et, nous n'irons pas jusqu'à parler d'amour, mais le calme finit par s'installer.
Cet épisode fut largement commenté et relayé dans les deux gazettes locales. Chacune s’empressa d’en attribuer la responsabilité à l’idéologie défendue par l’autre : pour les unes, c’était évidemment la faute aux mules blanches ; pour les autres, celle des mules baies.
Mais, malgré leurs profondes divergences, les deux gazettes finirent par se rejoindre sur une conclusion commune, imprimée en caractères gras dans leurs éditions respectives :
« De toute façon, ils connaissent pas les mules ! »
Pour le Coordinateur Suprême — qui, officiellement, n’était le chef de rien, ce dernier événement fut une révélation.
À force de vivre dans une situation inconfortable, il avait fini par s’y habituer. Il en avait même fait une sorte de normalité, trouvant dans les contrariétés quotidiennes, les compromis impossibles et les responsabilités sans pouvoir une forme de raison d’être. Il avait fini par croire qu’il était de son devoir de tenir bon, de maintenir un semblant d’équilibre et de continuer à coordonner ce qui, manifestement, ne souhaitait pas l’être.
Mais ce jour-là, quelque chose se produisit. Une étincelle. Sa raison, longtemps assoupie sous les couches de bonnes intentions et de devoir mal placé, se ralluma enfin. Il reprit ses esprits : coordonner la Mulardie relevait donc moins de l’art du commandement que de celui de la survie.
Il comprit qu’à force de s’accommoder de l’inconfort, on finit parfois par ne plus voir qu’il est devenu insupportable.
D’un pas soudainement plus gaillard, il alla retrouver la mule en chef.
— On se casse ? Viens, je t’emmène… J’ai des bonbons dans la pochette et je sais où l’herbe est bonne.
La mule le regarda, un peu surprise.
— Oui, d’accord… On emmène aussi ta copine !
Et c’est ainsi que le Coordinateur Suprême qui officiellement n’était le chef de rien, prit congé de la Mulardie.

Note de l'auteur
La Mulardie est un royaume imaginaire, peuplé de personnages fictifs et de mules parfois plus raisonnables que les humains.
Ce conte est une œuvre de fiction satirique. Il s'amuse des travers humains, des querelles de pouvoir, des certitudes et des contradictions qui peuvent traverser toute communauté.
Les personnages et les situations relèvent de l'imaginaire de l'auteur. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations réelles ne saurait constituer une représentation volontaire ou fidèle de celles-ci.




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